Une
mythologie picturale
par
Phil
DONNY
préface
de
Hugues Barrière
ISBN
: 978-2916560-151
144 pages - 25 euros TTC
parution : 15 décembre 2009
Assister
à un concert de rock, c’est se fondre dans la foule et
rester dans l’obscurité à regarder vers ce puits
de lumière qu’est la scène, vers ce point focal
où tout est supposé se passer. La masse noire de la foule
soumise à un si puissant flot de décibels et de lumière
se met elle-même à émettre de l’énergie
en direction des êtres minuscules et fragiles qui s’agitent
devant elle. À ce moment précis, notre imagination métamorphose
ces petits êtres fragiles, tellement fragiles, en des demi-dieux,
voire des dieux pour certains, capables de prouesses olympiennes.
Cette mythologie picturale se veut œuvre d’imagination et
interprétation artistique d’une histoire longue de 50 ans,
complexe et variée. Elle est forcément incomplète
et non exhaustive mais son propos n’est pas de faire un simple
retour historique qui est toujours imparfait. J’ai pris le point
de vue de celui qui se tient dans la masse noire de la foule, de celui
qui observe et qui est submergé d’émotions. Mon
premier concert fut celui de Pink Floyd en 1972, époque où
le groupe présentait sur scène un énorme gong que
le longiligne Roger Waters martelait tout en hurlant le terrifiant «
Be careful with that axe Eugene ». Ce fut un choc pour le gamin
de 17 ans que j’étais alors. Mes tout premiers émois
musicaux eurent lieu un peu plus tôt, lorsque jeune pensionnaire
à l’École Normale d’Instituteurs de Nancy,
je poussai la porte du club musique plongé dans l’obscurité
totale et d’où surgissaient des rythmes aussi différents
que ceux des Mothers of Invention, du Grateful Dead, d’Hendrix
ou de King Crimson. C’était pour moi comme ouvrir les Portes
de la Perception en cet automne 71, juste après la mort de Jim
Morrison. Complètement terrorisé, je tentais de guider
mon chemin, en trébuchant contre des chaises vides ou contre
les corps avachis des quelques adeptes de cette secte musicale, en fixant
le seul point de repère, le point lumineux rouge de la chaîne
stéréo. Ce fut mon baptême et mon passage dans ce
monde obscur du rock, dans ce noyau dur fait de passion, de mystère
et de primarité.

Projet
de couverture, avec quatrième et rabats
En ce temps-là de l’après 68, beaucoup de choses
s’étaient déjà passées et l’adolescent
que j’étais n’avait pas encore pris conscience de
vivre l’automne de ce grand moment d’espoir et de contestation
porté par le mouvement libertaire de 68. Je croyais encore aux
rêveries hippies, aux préceptes de Tim Leary et à
cette contre-culture que le magazine Actuel popularisait en France.
En 1974, je pris mon baluchon et, armé des visions philosophiques
d’Alan Watts et du petit guide Planète sur l’Afghanistan
écrit par Mike Barry, je filai vers Herat, Mazar-i-Charif, Bamyan
et Kaboul. Là encore, en plein cœur de ce pays merveilleux,
à plus de 3000m d’altitude, je fus rattrapé par
mes idoles du club musique. À Band-i-Amir, je pus entendre Black
Magic Woman de Santana ou Are You Experienced d’Hendrix grâce
à un routard néo-zélandais. À Kaboul, dans
les hôtels pour babas occidentaux de Chicken street, la musique
rock coulait à flot comme toutes les substances stupéfiantes.
Sans le savoir et à plus de 7000 km, perdu dans des senteurs
de patchouli et d’opium, je vécus le dernier acte du «
rock dream » que mes aînés avaient voulu faire advenir.
Du côté de New York, on entendait déjà les
Ramones exhiber la patte menaçante et noire d’un animal
prêt à surgir. Le choc allait être violent et la
déflagration risquait de faire mal, elle eut lieu à Londres.
La révolte punk fut finalement un blitzkrieg salutaire pour tout
le monde. Héritiers inconscients de Dada et du situationnisme,
les Sex Pistols vinrent pousser un cri de haine devant le cadavre pourrissant
du rock et son industrie du loisir devenus aussi aliénants que
le modèle de production et de consommation capitaliste. Passé
le cri cauchemardesque de Johnny Rotten, vint le temps de la conscience
que rien ne serait plus comme avant et le monde entier, hébété,
découvrait sa finitude. Finie l’inconscience des fifties,
mortes les illusions hippies, explosées les eschatologies révolutionnaires.
Advint toute une flopée de nouveaux groupes dont les plus rebelles
furent Clash en Angleterre et toute une scène new-yorkaise qui
redonnèrent un peu de légitimité et d’espoir.
C’était se mettre un peu de baume au cœur, comme le
blues l’avait fait pour le peuple noir, alors que se profilaient
le spectre de Reagan, la théorie reaganomique du « trickle
down » (1),
Thatcher et son cynisme british, les télévangélistes
et le sida. Après le chaos, vint le règne de la survie.
C’est dans cet état d’impuissance et de nostalgie
que j’entrepris « Les Dieux du Rock » en 1988. Frank
Zappa fut le premier de la série. Célèbre pour
son humour dévastateur, grand contempteur de la société
américaine et défenseur des artistes menacés par
les menées réactionnaires du Parent Music Resource
Center (2),
il était le seul musicien capable d’anticiper les ravages
de l’avidité (greed). L’album You Are What You
Is sorti en 1982 et le clip dans lequel Reagan est conduit sur
la chaise électrique, anticipaient les vingt années à
venir, celles qui mèneraient à l’empire néo-conservateur
de la dynastie Bush, nasty Bush. Adossé et conforté par
sa présence et sa combativité, j’essayai de conjurer
le vide de ces tristes années et j’en appelai à
ces demi-dieux oubliés, à ces spectres vieillissants,
Who, Beatles, Stones, Dylan, Clapton, Cocker et à tous ces disparus
de légende, Hendrix, Joplin, Lennon ou Kath. Je regardai dans
le rétroviseur.
Pour
autant, la vie du rock continuait à sourdre dans les profondeurs
de sa masse noire et, malgré le triomphe de l’imposture
libérale, de ses visées marketing et de ses bondieuseries,
il préparait sa prochaine éruption. Les Pixies, venus
de la scène indépendante furent l’indispensable
chaînon qui rétablit la connexion entre l’héritage
punk et la nouvelle génération grunge. Nirvana, Pearl
Jam et toute la scène grunge déversèrent cette
lave rougeoyante trop longtemps comprimée entraînant avec
elle une nouvelle génération, celle qui rejetait l’empire
du bien et son mensonge lucratif. Tous ces jeunes gens ne voulaient
pas être dupés par cette fiction du bonheur et ils crièrent
à leur génération que tout n’était
que simulacre. Coincés entre la chute d’un mur de Berlin
dont on pensait qu’il ouvrirait grand les portes de la liberté
et l’acte inouï du 11 septembre 2001, le grunge et sa jeunesse
avaient tenté de conjurer la bêtise de l’empire en
criant sa rage, comme les punks, comme les situationnistes, comme les
dadaïstes du cabaret Voltaire ou comme quelques grands aînés
encore présents, Zappa, Iggy Pop ou Neil Young mais ce fut sans
effet, l’histoire se répétait.
«
Nous tournons dans la nuit et nous sommes dévorés par
le feu », le célèbre palindrome de Guy Debord (3)
était toujours à l’œuvre dans le rock avec
ses passages incessants de l’ombre à la lumière,
de la basse énergie à la haute énergie. De disparition
en résurrection, le rock ne cessait de se réincarner au
travers des différentes générations. Cette conviction
de la permanence du rock, de l’existence d’un noyau dur
qui rendait possible tout renouveau, féconda mon travail et je
commençai à lui donner un sens plus large. Finalement,
de la malédiction du bluesman aux déhanchements d’Elvis,
de la revendication révolutionnaire des Stones aux errances dionysiaques
de Morrison, de l’ironie dylanienne à la critique acerbe
de Zappa, de la violence des Who à la guérilla psychédélique
d’Hawkwind, quelque chose d’invisible et de souterrain courait
qui allait me mener jusqu’aux White Stripes et jusqu’à
Amy Winehouse. C’est ce point obscur, vrai fil d’Ariane
qui relie tous ces réfractaires, tous ces dévorés
par le feu, tous ceux qui commettent l’acte d’hubris (4),
tous ceux qui assument leur part d’ombre, tous ceux qui préfèrent
dire Non, face à l’ « affirmative thinking
» (5) du
système.

Le rock est un avatar moderne d’une mythologie primitive mais
ce qui compte, c’est la rhétorique de l’épopée.
En référence au modèle de l’Olympe grec et
à son aréopage de Dieux agités et dévergondés,
j’ai voulu rendre visible la part d’ombre de ceux qui sont
éclaboussés de lumière. Je l’ai fait avec
la liberté et l’ironie de l’artiste, non avec l’aveuglement
du fan (qui donne fanatique) afin de pouvoir me moquer de ceux-ci si
leurs actes le méritent. Je pense à Michael Jackson dont
le comportement nie toute cette primitivité et dont il est à
craindre que les Noirs deviennent plus blancs que les Blancs.
Cette
lutte incessante entre l’obscur et le lumineux qui court de la
peau du Noir à la peau du Blanc, qui s’intériorise
en chaque individu, qui se cache dans les cultures dites primitives,
l’indienne, l’aborigène et dans notre culture judéo-chrétienne
avec le personnage du diable et le mythe faustien, je l’ai traduite
en des tableaux lumineux et colorés dans la tradition des grands
peintres classiques et des peintres figuratifs du 20ème siècle.
Techniquement, j’ai recouru à l’acrylique et à
l’usage de l’aérographe, ce petit pistolet à
peinture qui permet d’obtenir des rendus très hyperréalistes
et des dégradés subtils, puis je suis passé progressivement
à l’huile sur bois ou sur toile et j’en ai profité
pour agrandir les formats. Quelle que soit la technique utilisée,
je dessine une composition très précise que je reporte
sur le support, sans jamais procéder à la technique du
collage. À la mythologie du rock et à ses références
propres, j’ai ajouté de nombreuses autres références,
religieuses, historiques ou picturales sous la forme de citations qui
vont des peintres de la Renaissance à Andy Warhol ou au génial
Robert Crumb. Sans vouloir imiter mon illustre prédécesseur,
Guy Peellaert et son Rock dreams, à qui je rends hommage
dans deux tableaux, j’ai tenté de témoigner de ma
vision du rock, de son incroyable longévité ainsi que
de son cheminement chaotique. Toute ma reconnaissance va à tous
ces artistes plus ou moins grands, toutes ces centaines de milliers
de musiciens anonymes qui en constituent la masse noire et à
tous les millions d’amoureux du rock qui, par leur présence
ou leur absence, ont permis la régénération permanente
de ce grand mouvement artistique du 20ème siècle et du
21ème.
Keep
on rocking !
Phil
Donny
(1)
Théorie selon laquelle la richesse engendrée par le libéralisme
finit toujours par atteindre les plus pauvres.
(2) Mouvement fondé
au milieu des années 80 par Tipper Gore et quelques femmes de
sénateurs américains pour contrôler ou interdire
les paroles de certains artistes atteignant prétendument aux
bonnes mœurs. En est né l’autocollant « Explicit
Lyrics – Parental Advisory » apposé sur certains
albums américains.
(3) Traduction du palindrome
de Guy Debord, à l’origine écrit en latin : «
in girum imus nocte et consumimur igni ».
(4) L’hubris ou
hybris est considéré dans la mythologie grecque comme
l’acte de transgression auquel se livrent certains Dieux.
(5)
In Cool Memories 2000-2004 de Jean Baudrillard .
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