Le
Meusien Phil Donny a patiemment constitué sa « mythologie
picturale du rock » à coup d’acryliques et
d’huiles sur toile. Des œuvres enfin rassemblées
dans le livre "Les Dieux du rock".
par Richard SOURGNES
Phil Donny est connu pour son tempérament rebelle. Rétif
à l’art contemporain, agacé par le crédit
que lui accordent les institutions, il continue de célébrer,
à rebours des diktats culturels, la grandeur de l’œuvre
picturale. Avec Les Dieux du rock, il marque son attachement à
la couleur et au dessin, à un pop art nourri d’hyperréalisme,
de symbolisme et d’esthétique BD.
En même temps, il raconte une vieille histoire d’amour.
Une idylle dont les racines plongent dans son adolescence lorsque,
venu de sa Meuse, il débarquait à l’école
normale de Nancy. Parmi ses condisciples, il y avait « des
types avec des tifs jusque là, tout le temps fourrés
au club musique de l’EN où ils écoutaient
du rock dans le noir. Avant d’éteindre, l’un
d’eux faisait un petit speech par exemple sur Frank Zappa,
sur le British blues ou sur la Côte Ouest. J’étais
très impressionné par ces gars plus âgés
que moi et qui en savaient tant ». Le rock, en ce début
des années 1970, ce n’était plus « des
chansons qui faisaient crier les filles », mais une musique
élaborée, « avec une conscience sociale et
un regard sur le monde ». Première écoute
en solo au club de l’école normale : King Crimson.
Premier disque acheté : Ummagumma de Pink Floyd. On est
en plein psychédélisme, la jeunesse regarde vers
l’Orient. Phil aussi, qui ira en 1974 jusqu’en Afghanistan…
où grâce à un routard néo-zélandais
il écoutera Santana et Jimi Hendrix.
Plus question, après cela, d’être instituteur
comme son père, « Je voulais découvrir le
monde et le vivre autrement ». Même son passage par
l’école des Beaux-Arts sera fugitif. Après
des années de « petits boulots », notamment
dans la publicité, il se regarde dans la glace et se demande
ce qu’il veut faire. Réponse : artiste. Question
suivante : « Quoi peindre ? » Réponse : «
Ce que tu aimes ». Le rock, autrement dit.
Pour démarrer, il choisit Frank Zappa. Le génial
guitariste « était très critique sur l’american
way of life. Il caricaturait déjà, il y a quarante
ans, le mode de civilisation dans lequel nous sommes enlisés
aujourd’hui. Et il a utilisé le rock pour faire passer
sa musique, qui était sérieuse. » L’hommage
à Zappa – portraituré dans le décor
et les couleurs de l’album qui l’a révélé
en France, à savoir Hot rats – ouvre en 1988 une
série qui s’étoffe rapidement. Aérographe
ou pinceau en main, Phil aligne les toiles. Au bout de quatre
ans, il en compte plus d’une trentaine, qu’il expose
lorsque l’occasion se présente, notamment à
Metz en 1994. Peu à peu sa collection grossit, il devient
plus difficile de trouver des lieux pour la montrer. D’autant
que, prenant en compte toutes les facettes du rock, elle dérange
: « On a perdu l’esprit de liberté des années
soixante-dix , regrette le peintre. Aujourd’hui, les compagnies
de disques ne voudraient plus que des zombies et des robots du
style Michael Jackson. Mais il y a toujours des gens qui résistent.
La vie se faufile là-dedans avec le bon et aussi le mauvais
: l’alcool, la drogue, le mysticisme. » Cet aspect
sex and drugs ne plaît pas à tout le monde. «
Si tu montres une peinture avec une quéquette ou une femme
nue, on te traite d’obsédé. Tu peins un drogué,
on te dit "Vous faites l’apologie de la drogue".
Non, je fais un constat ! »
L’œuvre était menacée de finir dans un
hangar, loin des yeux du public. Regrettable, car Phil Donny a
repris en quelque sorte le flambeau du Belge Guy Peellaert qui,
en 1974, illustrait l’univers musical des sixties et des
seventies avec ses Rock Dreams à base de collages et de
photos recolorisées. « Il s’est arrêté
à 1973. J’avais envie de prolonger l’aventure,
mais à ma manière, c’est-à-dire que
chez moi, tout est dessiné puis peint, un vrai travail
de bénédictin. »
Heureusement, ce témoignage sur « l’incroyable
longévité du rock et sur son cheminement chaotique
» a trouvé un second souffle grâce à
l’éditeur Hugues Barrière. Lequel avait créé
en 2006 Les Cahiers du Rock, dont l’un des tout premiers
ouvrages est de la main d’un sociologue de l’université
Paul-Verlaine à Metz, Fabien Hein. « C’est
grâce à celui-ci que j’ai eu les coordonnées
de l’éditeur. J’ai pu le contacter et lui parler
de mon travail. En 2007, je lui ai fait une illustration pour
le livre Muscle Shoals, capitale secrète du rock et de
la soul . Il m’a dit qu’il voulait lancer une nouvelle
collection, Images du Rock , dans laquelle mes Dieux seraient
à leur place. » C’est pourquoi les pinceaux
de Phil sont repartis pour un tour. Afin que des groupes actuels
– The Smashing Pumpkins, White Stripes, Arcade Fire –
et Amy Winehouse rallongent la liste de tous ceux qui, à
la suite d’Elvis, ont composé la bande-son de la
modernité.
Maintenant que l’ouvrage est paru, on mesure mieux le tour
de force : donner un équivalent visuel à des musiques,
et le faire sans engendrer la monotonie. Pour cela, l’artiste
meusien a multiplié les angles, s’inspirant d’une
pochette d’album, de la biographie de telle personnalité,
de paroles d’une chanson, etc. Résultat : une série
de fresques colorées, parfaitement accordées à
cette galerie de divinités modernes et à leur aura
de tragédie, d’outrage, d’ironie ou même
de toc.
Les Dieux du rock (éd. Autour du Livre). Phil Donny sera
en dédicace à la librairie Hisler-Even, à
Metz, samedi 6 février de 15 h à 19 h.
http://www.republicain-lorrain.fr/fr/magazines/7hebdo/article/2612648,101/Sur-l-Olympe-du-rock.html