Vous
vous souvenez certainement – si vous êtes assez âgé
– de cette chanson plus idiote qu’une bite, C’est
l’Amour, de Léopold Nord Et Vous, sortie en 1987.
« Qu’est-ce qui bouge le cul des Andalouses, c’est
l’amour / Toi et moi dans le même bermuda, c’est
l’amour… ». Bingo les mecs, vous l’avez
dans la tête, et ce jusqu’à la fin de la journée,
c’est que-du-bon-heur. Et puis cette chorégraphie
!.. Oh, cette… où ils faisaient l’avion, les
deux gusses !.. La vache. On en frémit encore d’horreur.
C’était
une fratrie, les « Mansion Bros », qui avait commis
cette, hum, ritournelle délicieusement kitsch. Eh bien,
saviez-vous que l’un des frères Mansion, Hubert pour
être précise, est devenu un avocat international
spécialisé dans l’industrie musicale ? Il
est aussi l’auteur d’un ouvrage sur le sujet : Tout
le monde vous dira NON - qu’il sous-titre allègrement
« la Bible du show-business ». Sous-titre qui peut
paraître un brin pompeux quand on sait que ce livre, sorti
chez un petit éditeur, est à peu près aussi
connu que le deuxième album du Kelley Deal 6000. Pompeux
le sous-titre, peut-être, mais cohérent : comme l’auteur
l’écrit plus loin, « si vous voulez que
ça marche, faites croire que ça marche. Si, par
exemple, vous voulez vendre un album à 500 000 exemplaires,
faites croire que vous en avez déjà vendu 100 000.
»
Le
quatrième de couv’, qui proclame que l’objet
qu’on a entre mains est « LE livre qu’il faut
lire », n’est pas non plus très rassurant :
en effet, il comporte une citation du producteur de Bénabar
et de Sanseverino, qui explique que si plus de patrons de labels
avaient lu ce livre, la crise du disque aurait pu être en
partie évitée. Notre bouche en reste toute arrondie.
Bon.
Soyons intrépides – ou désireux de rigoler
un bon coup – et ouvrons le livre. Premier chapitre : «
La plupart des gens qui proposent un nouvel artiste à
l’industrie musicale se trouvent confrontés au mot
‘non’ » [ce qui est absolument vrai - NdA
- quoique, en fait, on est aussi pas mal confronté au silence,
à la simple absence de réponse.] Mais ce n’est
pas bien grave, car avant de vous dire « non » à
vous, on a dit « non » aux plus grands : Van Gogh,
Brigitte Bardot, Brel, les Beatles, les Gipsy Kings*. Oui, le
chemin qui mène au succès est semé d’embûches
(et de « nons »), mais si vous êtes un vrai
artiste, si vous persévérez, si vous ne faites pas
de la musique pour l’argent ni pour la gloire mais par nécessité
intérieure, si vous avez une « vision »,
alors un jour, un jour, ça marchera. Ok, et Casimir il
va sortir des pages de ce livre et venir me faire un gros câlin
?
Quand
quelques pages plus tard on tombe sur un tableau mettant en parallèle
les (nombreux) points communs entre Elvis Presley et Céline
Dion, on ne sait plus que penser [si ce n'est qu'on est content
d'avoir reçu le livre gratuitement en service de presse
- NdA].
Et
puis on tourne des pages, parce qu’avouons : la musicienne
à qui pas mal de monde a dit « non » (et à
qui plein de gens ont dit rien) qui sommeille au fond de nous,
trouve un certain réconfort dans cette prose. On tourne
des pages et peu à peu l’on s’aperçoit
que les mots qui sont imprimés dessus ne sont pas forcément
idiots. Non, ce n’est pas la merde de hippie optimiste,
ni l’enfonçage de portes ouvertes qu’on avait
initialement pressenti. C’est même diablement instructif,
très bien expliqué, fin et plein d’humour.
Voir le passage où l’auteur, pour expliquer à
quel point l’image, l’identité publique d’un
artiste est 1) réductrice et 2) fabriquée et entretenue
par le show-business, invente le scénario d’une histoire
d’amour entre Francis Cabrel et Pamela Anderson, avec le
manager de Cabrel qui s’énerve : « Putaing
Francissse ! », car « une telle histoire d’amour
brouillerait considérablement l’image du chanteur
et éloignerait ses acheteurs ».
Vous
l’aurez compris, il s’agit d’un livre sur l’industrie
musicale, destiné aux artistes, managers, producteurs,
débutants ou non. Une sorte de Show-biz pour les nuls.
Remarquablement clair et ordonné – avec des petits
tableaux, graphiques et fromages explicatifs – il couvre
une carrière entière, depuis les premiers balbutiements
de l’artiste jusqu’à la tournée mondiale
avé les saladiers de coke dans les loges**, en passant
par la recherche d’une maison de disques, le contrat, le
management, le merchandising, les chiffres… Monsieur Mansion
maîtrise son sujet. Et n’épargne personne.
Les majors notamment en prennent pour leur grade – à
ce propos, j’ai ouï dire que notre ami Pascal Nègre
venait d’ouvrir un pressing écolo à Tours
! Si, si, un pressing utilisant uniquement des produits éco-responsables,
qui vous donnent un vêtement propre, doux au toucher. Seigneur
tout puissant…
Mais
revenons à nos moutons. Le livre. Fluide, bien documenté
et extrêmement bien écrit, dans un style qui s’adresse
directement au lecteur, il nous apprend quantité de choses
sans jamais avoir l’air d’un guide pratique. L’auteur
a veillé à ce que nous n’ayons pas mal au
cerveau, même au sortir des chapitres consacrés aux
chiffres ou aux termes juridiques des contrats ; chapitres ponctués
de traits d’humour ou d’anecdotes rafraîchissantes
qui illustrent le propos mieux qu’une longue explication
didactique. Je vous livre ici mon anecdote préférée
: « Aux beaux temps de la cassette, un magazine hollandais
avait adressé à toutes les majors l’enregistrement
d’un artiste accompagné d’une petite notice
biographique, en vue d’obtenir une signature. Quelques temps
plus tard, sur 13 maisons de disques, 9 avaient répondu.
En substance, les réponses précisaient que, malgré
la qualité intrinsèque des enregistrements, une
signature ne pouvait être actuellement envisagée.
Ce taux de réponse assez exceptionnel, même si le
contenu de celles-ci laissait à désirer, prouvait
un fait très intéressant de l’industrie musicale
: aucune maison de disques n’avait rien écouté
puisque le magazine avait envoyé des cassettes vierges.
» Uh uh uh. Donc, règle numéro 1 : ne jamais
envoyer sa démo par la Poste à une maison de disques
qui ne vous l’a pas demandé. Pour les autres règles,
vous lirez le livre.
Bourré
d’humour jusque dans les intitulés des chapitres
(« Martine va chez Universal », « Le marketing
expliqué à ma sœur »), intelligent (notamment
sur le plan psychologique – où l’on voit que
les pontes du marketing en savent long sur les réactions
des acheteurs potentiels, et utilisent ce savoir pour les enc..
euh je veux dire : pour les amener à donner des sous),
l’ouvrage doit sérieusement déranger notre
tenancier de pressing préféré et ses potes
des majors. En d’autres termes : c’est LE livre qu’il
faut lire. [Je n’irais pas jusqu’à dire que
la lecture de ce livre aurait pu éviter la crise du disque,
mais en même temps je ne suis pas le producteur de Sanseverino
– par contre, si d’aventure Sanseverino avait besoin
de quelqu’un pour lui mettre des baffes, je postule pour
le job… - NdA]
A
chaudement recommander à quiconque travaille dans l’industrie
musicale ou s’y intéresse.
Hubert
Mansion // Tout le monde vous dira NON // Autour du livre
http://www.hubertmansion.com/
*
C’est d’ailleurs Jean-Jacques Goldman lui-même
qui aurait demandé aux Gipsy Kings, alors inconnus, qui
se produisaient dans le restaurant dans lequel dînait l’auteur
de Quand la musique est bonne, de jouer moins fort. C’est,
à notre connaissance, la seule fois où Goldman a
fait preuve de bon goût.
**
Le saviez-vous ? « Van Halen voulait qu’on dispose
dans sa loge de gros bols de Smarties dont on aurait retiré
au préalable tous ceux de couleur brune, et Jenifer Lopez
impose qu’on lui serve du café moulu dans le sens
inverse des aiguilles d’une montre. » Jolis exemples
de santé mentale.