La
plupart des gens qui proposent un nouvel artiste à
l’industrie musicale se trouvent confrontés au
mot « non ». Non, ça ne marchera pas, non
les radios ne suivront pas, non il n’a pas ce qu’il
faut pour réussir. Un manager, un producteur, un créateur,
un innovateur entendent le mot « non » tous les
jours pendant des années.
Ce « non » provient
non seulement de l’industrie, des décideurs,
des maisons de disques, des radios, des télévisions,
des producteurs, des autres artistes, mais à la longue,
il s’étend également au privé.
« Pourquoi t’acharnes-tu à lancer un artiste
auquel personne ne croit ? » demandera la femme du manager
ou le mari de la productrice. Il viendra même un temps
où l’artiste lui-même n’y croira
plus, car « non » est un mot qui fatigue. Alors,
qui continuera d’y croire ? Un fou. Un illuminé.
Un travailleur acharné. Un visionnaire.
Réussir dans le show-business,
que l’on soit artiste, producteur ou manager, commence
par la digestion du mot « non ». Tout le monde
a dit non à Charles Aznavour : on a même dit
qu’il n’avait pas la voix nécessaire pour
chanter. Jean-Jacques Goldman a demandé aux Gipsy Kings,
qui interprétaient Jobi Joba dans une pizzeria pour
une bouchée de pain, de chanter moins fort. Tout le
monde a dit non au post-it, au Club Med, à Marcel Proust,
à Tina Turner, Harrison Ford, Jacques Brel, Jean-Claude
Van Damme, Isabelle Boulay. Decca a dit non aux Beatles, EMI
France a dit non à Céline Dion et on a recommandé
à Elvis de retourner à ses camions.
Au
début de sa carrière, Brigitte Bardot, rejetée
par la France, partit chercher du travail à Rome. Elle
s’y fit une amie : « Nous partagions la même
chambre par souci d’économie. Notre succès
n’était pas trop garanti. Nous étions
toujours trop petites, trop grandes, trop jeunes, trop ceci
ou trop cela ». Cette amie qui, comme Brigitte Bardot,
ne trouvait pas de producteur s’appelait Ursula Andress
: tout le monde disait non à celles auxquelles, quelques
années plus tard, on offrirait des millions pour un
oui. Si deux des plus importants sex-symbols du XXe siècle
ne plaisaient pas à des producteurs à la recherche
d’actrices, que faut-il en déduire pour toutes
les autres comédiennes ?
De
très grands professionnels ont prédit que le
rock’n’roll disparaîtrait de la planète
avant le mois de juin 1955, que le rap ne tiendrait pas cinq
ans ; Van Gogh a dit de lui-même « Moi comme peintre,
je ne signifierai jamais rien d’important, je le sens
absolument. » Cézanne a attendu d’avoir
57 ans pour vendre son premier tableau, MTV a été
jugée comme l’idée la plus stupide de
l’histoire de la communication, le premier éditeur
de Bob Dylan considérait que ses chansons ne valaient
pas la peine… Sony n’a pas cru en THRILLER, EMI
n’a pas cru en Obispo. Faut-il continuer ? Lorsqu’un
chercheur de Genève conçut un système
permettant de connecter entre eux tous les ordinateurs du
monde, les investisseurs refusèrent le projet en prédisant
son échec, car « les gens n’ont rien à
se dire » (il y a aujourd’hui plus d’un
milliard et demi de gens connectés). Il est fascinant
de constater à quel point les « industries créatives
» excellent à refuser la nouveauté.
Oui,
tout le monde vous dira non. Et pour de très bonnes
raisons. Comment pouvez-vous croire qu’une chanteuse
francophone qui ne connaît pas un mot d’anglais
deviendra un jour l’une des plus grandes stars des États-Unis
et du monde ? N’auriez-vous pas besoin de vacances ?
Savez-vous ce qu’est l’industrie musicale ? Avez-vous
vu la concurrence ?
Et en plus il faut gagner sa
vie. Il n’y a pas un sou qui rentre, il n’y a
aucun espoir raisonnable qu’un sou rentre avant trois
ans, le monde entier dit non, tout semble bloqué et
les problèmes de couple commencent, les difficultés
avec l’artiste qui se demande si vous êtes un
bon producteur, un bon manager, s’il n’y pas meilleur
ailleurs. Le propriétaire vous appelle pour savoir
pourquoi le loyer n’a pas été payé,
mais le loyer est parti en démo, vous n’osez
pas le dire et tout le monde trouve que la démo est
nulle. Il y a des moments où tout paraît un désastre
!
Bienvenue au club. Vous croyez
que c’est exagéré ? C’est pâle
à côté de la réalité. Si
vous vous dites « je ne supporterai jamais ça
», on vous comprendra de vouloir abandonner. Si vous
dites « je m’en moque, moi je sais que ça
marchera », ça marchera. Car vous avez vu ce
que les autres ne voient pas, vous avez entendu ce qu’ils
n’entendent pas. Vous avez une vision. Et cette vision
s’impose à vous malgré tous les discours
contraires, toutes les preuves inverses, toutes les démonstrations
de l’impossible. En vérité vous n’avez
pas le choix, car vous ne pourriez pas faire autre chose.
Tout le monde vous dira non, tout le monde vous proposera
de changer, d’arrêter, mais vous n’avez
pas le choix. Si vous ne pouvez pas vivre sans l’espoir
de la réussite dans la musique ou, plutôt, si
c’est en vous occupant de musique que vous vous sentez
vivre, vous réussirez. Cela prendra peut-être
10 ans, mais c’est un fait acquis et vérifié.
Car les visions se réalisent.
Harrison Ford, l’un des acteurs jadis les mieux payés
au monde, expliquait son succès par son endurance.
Sa capacité à absorber les non surpassait la
moyenne de ceux qui, peut-être plus talentueux, mais
aussi plus dégoûtés, finissaient par rentrer
en autobus à la maison. René Angélil,
à 38 ans, était un homme situé entre
nulle part et Laval, endetté de 200 000 dollars et
père de trois enfants lorsqu’il entendit Céline
Dion pour la première fois. N’était-il
pas beaucoup plus « logique », compte tenu de
sa situation, de retourner travailler à la Banque de
Montréal ? De se refaire une base financière,
tirer la leçon de ses échecs passés,
et déclarer un matin en se rasant, avec l’air
qu’on prend devant son miroir le 1er janvier : j’arrête
le show-business et je passe aux choses sérieuses ?
Que tout le monde l’encense aujourd’hui est normal.
Mais s’il avait échoué, si Céline
Dion était inconnue et lui ruiné, ne lui dirait-on
pas : comment pouviez-vous espérer, à 38 ans,
endetté et père de famille, gérer la
carrière d’une fillette de 11 ans qui n’avait
même pas de belles dents ? Et beaucoup d’incompétents,
car cette industrie en abonde, feraient de grandes leçons
sur le show-business à René Angélil qui
peut aujourd’hui en donner à tout le monde.
Tout
le monde s’est moqué de Clément Ader lorsqu’il
a essayé de faire voler un engin plus lourd que l’air.
Mais tout le monde prend l’avion. Il est infiniment
probable qu’on avait prédit à l’inventeur
de la roue que ça ne marcherait jamais puisqu’on
déclarait en 1818 à propos du vélo, nouvellement
inventé, qu’il « ne saurait être
d’une utilité réelle » : chaque
fois que vous vous présenterez avec une vision quelque
part, on vous prendra pour un rêveur.
La
bonne nouvelle du show-business, c’est que tout est
possible tout le temps, dans un sens comme dans l’autre.
Par un matin glacé de février 1996, une jeune
employée d’une agence littéraire londonienne
jeta un manuscrit qu’elle venait de recevoir par la
poste dans le « bac des refusés ». Geste
banal et presque quotidien dans les milieux littéraires
et artistiques en général, comme on vient de
voir.
Le
manuscrit qu’on allait retourner à son expéditeur
avait été écrit par une jeune femme si
pauvre que, par économie, elle avait préféré
recopier chaque exemplaire adressé aux agents littéraires
sollicités, plutôt que d’en faire des photocopies.
Mais elle avait soigné la présentation de son
projet, intitulé « Harry Potter and the Philosopher's
Stone ».
Quelques heures plus tard, l’attention
d’une employée fut attirée par le porte-documents
inhabituel en plastique noir dans lequel se trouvait le manuscrit
refusé. Elle l’ouvrit et le lut pendant sa pause,
tout en mangeant un sandwich. Séduite par le ton et
l’humour de son auteur, J. K. Rowling, elle le recommanda
aussitôt à une lectrice indépendante employée
par l’agence, qui confirma les qualités du livre.
L’agence
adressa le manuscrit à divers éditeurs : douze
d’entre eux le refusèrent. Seul Bloomsbury, cherchant
justement ce genre d’ouvrage, accepta de l’éditer
contre une avance de 1 500 livres. Il invita l’auteur
et son agent dans un restaurant pour l’échange
de signatures. À l’issue du repas, comme J. K.
Rowling avait du mal à contenir sa joie, l’éditeur,
lui serrant la main en signe de félicitation, ne put
s’empêcher de la prévenir : « Vous
savez, vous ne gagnerez jamais d’argent avec des histoires
pour enfants ». On dit aujourd’hui qu’elle
est plus riche que la reine d’Angleterre.
Madonna
est arrivée à New York avec 35 dollars, Richard
Branson a créé Virgin sans plus d’argent
que vous n’en avez actuellement dans votre poche droite,
Jacques Brel a couru les cafés concerts pour nourrir
sa famille et Mozart dansait dans sa chambre pour se réchauffer
car il n’avait pas les moyens de se payer du bois de
chauffage. Le dénominateur commun de ces gens ? Un
travail acharné, beaucoup d’imagination et une
immense capacité à dépasser l’échec,
à réagir. Car, contrairement à ce qu’on
peut nous dire, les success-stories contiennent beaucoup plus
d’échecs que de réussites. Presque tous
les débuts sont des échecs : si vous et moi
nous marchons, n’est-ce pas parce que nous nous sommes
relevés quantité de fois de nos chutes ? Si
nous étions tombés dans une dépression
nerveuse à contempler l’horreur de notre incapacité
à nous tenir debout, à craindre le ridicule
en tombant à nouveau devant tout le monde puis à
analyser les conséquences de notre maladresse, nous
ferions tous nos courses à quatre pattes. Nous marchons
parce qu’il n’y avait pas d’autre solution
et que tout le monde y croyait. On peut rater sans «
être un raté », on peut perdre sans «
être un looser » : il suffit de continuer. De
ne pas plaquer le mot « fin » sur le mot «
échec ». Le succès, disait Churchill,
consiste à aller d’échec en échec
sans perdre son enthousiasme. Refuser d’échouer,
c’est renoncer à réussir.
Ceux
qui ont assez de force pour absorber les non atteignent donc un
jour le succès. Pourquoi ? À force de volonté
? Un peu, sans doute. Mais aussi pour une raison beaucoup plus
intérieure. La « vision » d’une chose
qui n’existe pas encore crée de la réalité.
Celui « qui a vu » sait que cela existe déjà.
Le travail ne consiste donc plus à faire arriver une chose,
mais simplement à la faire voir, ce qui constitue une tâche
très différente.
Aussi paradoxal que cela paraisse,
il faut donc éviter les efforts de volonté au départ
d’une carrière. Arrêter de se demander ce qu’on
veut, car vouloir une chose, c’est affirmer qu’on
ne la possède pas. Mais se demander ce qu’on voit.
Remplacez vouloir par voir. Non pas ce que je veux, mais ce que
je vois. Que voyez-vous pour vous en tant qu’artiste, manager,
producteur, en tant qu’être humain ? Ce que vous voyez
de manière immédiate et spontanée, sans aucun
effort d’imagination et parfois même contre votre
gré, forgera plus votre destin que ce que vous voulez.
Si vous ne cessez jamais d’y croire.
Et c’est au moment où
tout le monde cessera de vous dire non (tout le monde vous dira
ouiiiiii) qu’il faudra commencer à apprendre à
le dire à tout le monde. À refuser de participer
à une émission de télévision dangereuse
pour l’image, une proposition de maison de disques, une
demande de duo avec Céline Dion, une entrevue exclusive
dans Paris Match ou des millions de concerts gratuits. Vous devrez
apprendre à trier vite et sans regret les dizaines de propositions
qui vous assailleront chaque jour sans vexer vos interlocuteurs.
Vous direz « je ne suis là pour personne »,
« je suis en réunion » et vous vous entendrez
proclamer, avec un air convaincu à propos d’une démo
qui se vendra plus tard à 1 million d’exemplaires
: « ça ne marchera jamais ».
Si pourtant, à ce moment,
malgré le succès qui est éphémère
et la renommée qui se retourne, vous dites « oui
» à la nouveauté et à l’impossible,
ce livre vous est dédié. Car tout ce qui existe
a commencé par un oui.
Moi aussi d’ailleurs.
11
RAISONS SUPPLÉMENTAIRES DE NE PAS VOUS PENDRE
S’ILS VOUS ONT TOUS JETÉ
1.
« Joue mal. Chante mal. Un peu chauve. Danse
pas trop mal » (le directeur de casting de MGM
après le premier essai de Fred Astaire).
2. Édith Piaf a échoué à
deux reprises au concours d’entrée de
la SACEM.
3. Harry Cohn, patron de Columbia Pictures, a renvoyé
Peter Falk (Columbo) en déclarant que pour
le même prix il pouvait se payer un acteur avec
deux yeux.
4. Brian Epstein pleurait de rage devant les refus
opposés à son petit groupe (les Beatles).
5. « Avec son physique et sa voix de pédé,
ça ne marchera jamais » (Eddie Barclay
à propos de Daniel Balavoine, découvert
par Leo Missir qui avait déclaré à
Thierry Le Luron « Vous n’avez aucun espoir
dans la carrière »).
6. « Une voix de castrat endimanché et
des textes souvent mièvres », «
vedette de fraîche date et certainement pour
un temps éphémère », «
gentil dadais, mascotte des ados et pré-ados
de 12 à 16 ans à l'image bêtasse
et godiche », chanteur qui « a une voix
difficilement supportable » : tel fut l’hommage
de la presse à Jean-Jacques Goldman au milieu
des années 1980.
7. Van Gogh a vendu un seul tableau de son vivant.
8. Charlie Chaplin a perdu un concours de sosies de
Charlie Chaplin.
9. « Vous feriez mieux de vous trouver un mari
ou d’apprendre à taper à la machine
» (Emmeline Snively, directrice d’une
agence de mannequin à Marilyn Monroe).
10. « Les musiques sont bien, mais il faudrait
les faire chanter par quelqu’un d’autre
» répétaient les multinationales
à propos de Cesaria Evora.
11. Juste avant Roméo et Juliette, Gérard
Presgurvic rentrait chez lui en évitant les
épiceries qui lui avaient fait crédit.
|
©
2010, Autour du livre - Toute reproduction interdite sans
autorisation préalable