Tout le monde vous dira non, par Hubert Mansion

EXTRAITS

 

 


L'AFFAIRE MADONNA

 

     En 1928, alors que la Warner Bros n’avait pas cinq ans, Gaetano Ciccone, un paysan d’Italie, sa femme et ses cinq enfants s’embarquent pour les États-Unis. Soixante-dix ans plus tard, la petite fille de Gaetano, Madonna Louise Veronica Ciccone, est sans conteste la chanteuse la plus célèbre de sa génération. Et certainement l’une des femmes les plus intelligentes du monde (disons d’Amérique). En 2002, le magazine Rolling Stone évalue ses revenus annuels à 40 millions de dollars tandis que sa société, Maverick, cumule les succès à l’échelle planétaire, étendant ses tentacules bien au-delà du show-business.
     Sans doute, la réussite personnelle de Madonna s’explique-t-elle par un mélange d’acharnement, de talent et d’opportunisme. Mais en affaires, elle relève de tout autre chose. Un sens aigu de la stratégie et l’enseignement dispensé par un maître : Michael Jackson.

     Une fin de matinée de 1992, Michael Jackson et Madonna se rencontrent au Ivy Club pour un dîner d’affaires. À cette époque, Michael est au sommet de sa gloire artistique. Au-delà de celle-ci, il règne sur un empire financier : il possède son propre label de disques, sa maison de production de films, sa compagnie de productions TV. En quelques années, Michael Jackson est passé du statut de salarié de Sony à celui d’associé de la multinationale. Comment ? C’est ce que Madonna veut savoir.
     Michael explique à Madonna la recette de son succès : l’artiste doit avoir sous le coude un projet irrésistible. Non pas un nouvel album, une chanson ou même dix chansons à succès. Mais une activité que le contrat d’enregistrement signé avec la maison de disques ne couvre pas. Et dont la multinationale ne peut absolument pas se passer. S’en servant comme d’un appât, l’artiste peut alors contraindre la société à établir avec lui une nouvelle forme de partenariat. En réalité, explique Michael Jackson, il s’agit de proposer à la multinationale éclatée en de nombreux départements, un projet les mobilisant tous et créant ainsi une synergie globale. « Synergie » est le mot clé, la raison d’être de tout empire. Il suffit de percer le secret de celle-ci pour se retrouver propulsé dans l’un des fauteuils du conseil d’administration.
     Quel est ce secret ? Michael donne la clé, mais Madonna doit trouver la serrure. Ce qui a convenu à Sony, le label de Michael, ne conviendrait peut-être pas à Time Warner où est signée Madonna, car la synergie doit correspondre aux besoins propres du conglomérat. À la différence de Sony dont la base est l’électronique, Time Warner est fondamentalement un groupe de presse et d’édition. À Madonna de découvrir le projet qui pourrait mettre en branle l’ensemble du groupe.
     Ainsi, en un seul repas, Madonna reçoit son MBA (Master of Business Administration) du plus grand professionnel du show-business. Il ne reste plus qu’à passer aux exercices pratiques.

     « Si vous désirez quelque chose avec assez de force, le monde entier mettra tout en œuvre pour que vous l’obteniez ». C’est ainsi que Madonna explique les événements qui suivirent ce dîner d’affaires. Il n’y a en effet aucune autre explication. Immédiatement après cette soirée, la petite Ciccone avait rendez-vous avec l’éditeur Simon & Schuster. Celui-ci lui propose, comme par magie, d’éditer un livre de photos érotiques. Sans doute les clichés de starlettes nues existent-ils depuis toujours. Mais ils ont toujours été réalisés avant la gloire. Jusqu’ici, explique le directeur de Simon & Schuster, aucune reine couronnée n’a accepté de se dénuder devant ses sujets. Madonna serait-elle d’accord ? Sans le savoir, l’éditeur vient de proposer à la star le saint Graal dont Michael lui avait parlé un peu plus tôt. En quelques secondes, elle voit comment « synergie » peut s’épeler « S.E.X. ».
La suite appartient à l’histoire du show-business. Au faîte de sa gloire, Madonna propose au vice-président de Time Warner le projet qu’il attend depuis longtemps, celui qui non seulement mettrait un terme aux rivalités internes des départements de Time Warner, mais qui, surtout, les réunirait autour d’un objectif commun. Depuis longtemps, Time Warner cherche un projet exploitable simultanément par ses diverses branches édition, musique, spectacle et télévision. À cette équation insoluble, Madonna apporte son « projet X » : X comme « classé X », X comme dans « S.E.X. », X comme quelque chose qui pourrait être à la fois un livre, un vidéoclip, un disque, un film et un concert live diffusé en exclusivité sur le câble par H.B.O. la chaîne de Time Warner. Et surtout, X comme le signe de la multiplication des revenus de Time Warner.
     Il ne faut pas trente secondes aux dirigeants de Warner pour comprendre l’énorme potentiel du projet et fixer en toute hâte un rendez-vous entre la star et Warner Books pour la signature du contrat d’édition. C’est à ce moment que Madonna abat ses cartes et joue « l’atout Michael » : elle refuse de signer le contrat.
     Elle n’est pas sûre, déclare-t-elle froidement, que ce livre soit dans « l’esprit Warner ». Peut-être serait-il mieux accepté ailleurs ? Chez Random House, par exemple, le plus grand concurrent de Warner, qui fait de la surenchère auprès de l’artiste pour l’arracher à Warner Books. Elle s’apprête d’ailleurs à leur céder les droits éditoriaux du projet à moins que… À moins que quoi ? À moins qu’en échange des droits littéraires, explique calmement Madonna, Warner l’aide à créer sa propre structure, Maverick. Comment ? En suivant l’exemple Michael-Sony. Rien de moins.

     En faisant cavalier seul, la petite-fille de Gaetano Ciccone vient de mater les chevaux de la Time Warner et de franchir un énorme pas dans le traitement égalitaire des femmes et des hommes dans le show-business. Elle réclame et obtient le traitement fait à Michael par Sony, négocié par le même cabinet d’avocats. Cette égalité a toujours été le cheval de bataille de la material girl et l’une des causes de son succès planétaire. Aux termes d’âpres négociations, celle qui avait débarqué en 1979 à New York avec 35 dollars dans la poche, crée Maverick grâce à une avance de 60 millions de dollars habilement prêtée par Warner. SEX se vend à plus de 750 000 exemplaires aux États-Unis et devient l’un des plus formidables succès de l’édition. EROTICA, le disque qui l’accompagne, s’arrache par millions de copies. Le film Body, par contre, autre facette du projet global, est un échec commercial. Mais ensuite, Maverick enchaînera de nombreux succès. Alors que la plupart des labels appartenant à des artistes servent davantage à entretenir leur ego qu’à générer des revenus, l’opportunisme de Madonna, une fois encore, l’emporte. Elle produit notamment Alanis Morissette et Prodigy, deux artistes sans doute proches de son univers, mais uniques et artistiquement autonomes.
     Contractuellement, cette association Madonna-Warner devait être dissoute en 2004, avec possibilité, pour Warner, de racheter 60 % du capital. Or curieusement, en mars de cette même année, Maverick porte plainte contre Warner afin, sans doute, de faire traîner les choses. Warner riposte en dénonçant les pertes du label estimées à plus de 60 millions de dollars (tiens, dit le comptable, c’est justement la somme qu’on avait investie dans le label). Après négociations, Madonna propose de revendre ses parts au groupe pour le montant du déficit : mais Warner refuse. Le ton monte et la chanteuse exprime publiquement son mécontentement, comme l’avait fait Prince. Rien de tel pour convaincre un groupe de communication et parvenir à un arrangement confidentiel entre les parties : Warner rachète les parts de Madonna pour un prix non divulgué.

     Il faut toujours lire les rapports annuels des majors. Quelques années plus tard, en 2007, Madonna se rendra soudain compte qu’elle n’a plus besoin de maison de disques, mais seulement d’une gigantesque machine de marketing. Elle rejoindra Live Nation, entreprise dirigée notamment par l’ancien producteur du groupe Abba, intégrant toute la chaîne de l’industrie musicale.

© 2010, Autour du livre - Toute reproduction interdite sans autorisation préalable

 

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